Des chiens abattus la nuit, des rues « nettoyées » avant l’arrivée des caméras, des supporters et bientôt du monde entier. Derrière les belles images du Maroc qui prépare la CAN et la Coupe du monde, une autre réalité choque et dérange. Celle d’une extermination massive des chiens errants, menée au nom de l’hygiène et de l’image du pays.
CAN, Coupe du monde… et chiens qui disparaissent
Officiellement, le Maroc se prépare à accueillir le football africain, puis mondial. Nouveaux stades, nouvelles routes, nouveaux hôtels. Tout doit être propre, moderne, rassurant. Mais « propre » veut aussi dire, pour beaucoup de communes, rues sans chiens errants.
Des associations comme la Coalition animale internationale accusent les autorités d’éliminer jusqu’à 300 000 chiens par an. Les méthodes évoquées font froid dans le dos. Fusils, empoisonnement à la strychnine, ramassages nocturnes dont les animaux ne reviennent jamais.
Ikram, employée dans une animalerie à Casablanca, parle de « tueries ». Elle raconte ces chiens qu’elle nourrissait, qui disparaissent du jour au lendemain. Elle revient avec des croquettes. Il n’y a plus personne. Juste un vide étrange au coin de la rue.
Entre peur, morsures et violences quotidiennes
Pour être honnête, la situation n’est pas simple. Les chiffres officiels parlent d’environ 100 000 morsures ou griffures de chiens errants par an au Maroc. En 2024, 33 cas de rage mortelle ont été recensés. Pour des parents, ces chiffres font peur. Pour les autorités, ils servent parfois de justification aux campagnes d’abattage.
Des drames arrivent. Comme ce jeune footballeur de 15 ans, Yousri Khachroub, mort après être tombé dans un puits en fuyant des chiens dont il était phobique. Dans ce contexte, beaucoup de gens se disent que tuer les chiens est une « solution rapide ».
Mais sur le terrain, des bénévoles constatent surtout un cercle vicieux. Ikram le résume bien : les chiens sont frappés, caillassés. Les enfants grandissent avec cette violence, ils apprennent à avoir peur et à attaquer d’abord. Le chien finit par se défendre. Et la peur augmente encore.
D’où viennent tous ces chiens errants ?
On pourrait croire que ces animaux « apparaissent » par magie. En réalité, tout part de deux choses très humaines : l’abandon et l’absence de stérilisation.
- Des familles prennent un chiot, puis le laissent dehors en grandissant.
- Les chiens ne sont pas castrés ni stérilisés.
- Ils se reproduisent dans la rue, génération après génération.
Résultat, on parle de plusieurs millions de chiens errants sur le territoire. Et dans les grandes villes, il suffit de se promener tôt le matin ou tard le soir pour voir des groupes de chiens, parfois maigres, parfois blessés, qui cherchent de la nourriture dans les poubelles.
Ce problème n’est pas propre au Maroc. On le retrouve en Algérie, au Brésil, en Colombie. Partout où le contrôle des naissances animales est laissé de côté, les rues finissent par se remplir d’animaux abandonnés. Et la réponse « facile » devient souvent la même : l’abattage.
TNVR : une autre voie que le fusil
Face à cette spirale, une autre approche existe. Moins spectaculaire, moins brutale, mais beaucoup plus durable. Elle s’appelle le TNVR : trap, neuter, vaccinate, return. En français : capturer, stériliser, vacciner, relâcher.
Le principe est simple en théorie. Des équipes formées :
- capturent les chiens dans leur quartier,
- les stérilisent pour stopper leur reproduction,
- les vaccinent, notamment contre la rage,
- puis les relâchent au même endroit.
Pourquoi les relâcher ? Parce que ces chiens connaissent déjà le territoire. Ils le défendent naturellement. De nouveaux chiens non vaccinés et non stérilisés auront du mal à s’y installer. Petit à petit, la population diminue, sans violence de masse.
En 2019, le Maroc a même signé une convention nationale autour de ce programme, avec plusieurs ministères et l’Ordre des vétérinaires. Le roi aurait alloué plus de 22 millions d’euros pour cela. Sur le papier, c’est une vraie révolution. Dans la réalité, beaucoup d’associations dénoncent une convention « très peu respectée ».
Centres vétérinaires modèles… et scandales cachés
Pour montrer ses efforts, le Maroc met en avant des structures comme le dispensaire d’Al-Arjate, près de Rabat. Ce centre se présente comme un modèle de TNVR, avec technologie moderne et respect du bien-être animal.
Mais l’histoire du lieu est plus sombre. En 2023, des vidéos tournées sur place choquent le pays. On y voit des chiens enfermés, affamés, certains morts dans leurs cages. D’autres se nourrissent de cadavres pour survivre. Un scénario de cauchemar, à seulement quelques kilomètres de la capitale.
L’association AMPANA, qui gère aujourd’hui le centre, explique avoir repris les commandes après ces événements. Elle assure qu’à présent le lieu suit la convention et que la stratégie a changé. Pourtant, sur le terrain, des habitants continuent de filmer des abattages dans d’autres communes. Et des « experts » officiels parlent encore de « cas isolés » ou de « vieilles vidéos ».
Image internationale contre réalité locale
À l’étranger, la pression monte. Brigitte Bardot a écrit à la FIFA pour demander la disqualification du Maroc comme pays hôte de la Coupe du monde, tant que les « tueries » ne cessent pas vraiment. La CAN, présentée comme la compétition « du peuple », devient pour beaucoup la CAN du canicide.
Côté marocain, le discours officiel change peu à peu. On parle maintenant d’interdiction de l’abattage depuis août 2024. On promet une trentaine de dispensaires TNVR pour couvrir tout le pays. Mais entre les promesses et la rue de nuit, il y a encore un grand fossé.
Ce qui frappe surtout, c’est le silence d’une partie de la population. Manque d’information. Peur des chiens. Pauvreté aussi. Quand on a du mal à nourrir sa propre famille, donner à une association pour les animaux devient un luxe. Et pourtant, sur le terrain, quelques personnes comme Ikram continuent d’agir, discrètement, sans bruit.
Un projet de loi qui criminalise… la compassion
Comme si la situation n’était pas assez tendue, un projet de loi 19.25 est venu ajouter de la colère côté associations. Ce texte, « relatif à la protection des animaux errants et à la prévention des dangers qu’ils représentent », contient un article qui choque particulièrement.
L’article 5 interdit tout simplement à une personne de prendre soin d’un animal errant. Ni l’héberger, ni le nourrir, ni le soigner. Sous peine d’amende pouvant atteindre 3000 dirhams, soit environ 280 euros. En clair, aider un chien blessé pourrait vous coûter cher.
Pour les défenseurs des animaux, ce projet va totalement à l’encontre du TNVR. Comment stériliser et vacciner si la loi punit le simple fait de nourrir un chien des rues ? Comment demander aux citoyens d’être responsables tout en les menaçant de sanctions s’ils agissent ?
Et maintenant, on fait quoi ?
Vous le sentez bien, ce sujet dépasse largement le cas du Maroc. Il pose une question simple, mais dérangeante : comment un pays qui veut briller devant le monde traite-t-il les plus faibles, même quand ce sont des animaux ?
À cinq ans de la Coupe du monde, le Maroc a un choix réel à poser. Soit continuer les campagnes d’abattage, plus discrètes, plus difficiles à filmer, mais jamais vraiment avouées. Soit assumer un virage clair vers une politique TNVR transparente, contrôlée, avec des résultats mesurables, publiés, discutés.
Pour cela, il faudra :
- investir vraiment dans les dispensaires,
- former les équipes municipales,
- éduquer le public, surtout les enfants, au respect des animaux,
- et écouter les associations au lieu de les écarter.
Une chose est sûre : les tueries de chiens errants n’améliorent pas l’image d’un pays. Elles la détruisent, petit à petit, dès que la vérité sort. Le monde ne regarde plus seulement les stades et les buts. Il regarde aussi ce qui se passe juste derrière les gradins, dans les rues vides, là où les chiens ne reviennent plus.






