Un matin d’hiver, en sortant du métro, vous levez les yeux. Un cri aigu, un éclair vert dans le ciel gris. Non, vous ne rêvez pas. Une vraie perruche, en plein cœur de Paris. Comment cet oiseau exotique s’est-il retrouvé là, à survoler le périphérique et les tours de La Défense ?
Des oiseaux exotiques… en plein ciel parisien
Ces perruches vertes que vous voyez au-dessus de votre tête portent un nom précis : la perruche à collier (Psittacula krameri). Elles sont facilement reconnaissables. Plumage vert vif, queue longue et fine, bec rouge bien marqué, et ce fameux collier noir chez le mâle adulte.
À l’origine, elles vivent en Afrique subsaharienne et en Asie, surtout en Inde et au Pakistan. Des régions de chaleur, de soleil, de végétation dense. Rien à voir avec le crachin parisien de novembre. Et pourtant, elles sont là. Bien installées, comme si Paris avait toujours été leur maison.
Vous les repérez souvent en groupe. Elles volent vite, poussent des cris perçants, se posent en haut des platanes, dans les bois de Vincennes ou de Boulogne, mais aussi au-dessus des parkings de supermarché. Ce contraste entre leur couleur tropicale et le béton de la ville surprend toujours un peu.
Perruches vertes à Paris : une histoire d’aéroport
On pourrait croire à une grande migration naturelle. Mais l’histoire de ces perruches à Paris ressemble plutôt à un scénario de film.
Dans les années 1970, elles arrivaient en France comme animaux de compagnie. Elles voyageaient en cage, dans des avions de ligne, à destination d’animaleries ou de particuliers. Puis un incident serait survenu à l’aéroport d’Orly autour de 1976.
Selon le récit le plus répété, plusieurs individus se seraient échappés lors d’un déchargement de caisses. Quelques oiseaux seulement, soudain libres dans une région totalement nouvelle. D’autres fuites auraient eu lieu plus tard, à Roissy ou chez des particuliers.
À ce moment-là, personne ne s’inquiète vraiment. Quelques perruches dans le ciel d’Île-de-France, cela ressemble à une curiosité amusante. Ce que l’on ne sait pas encore, c’est que ces rescapées vont peu à peu fonder une population entière.
De quelques individus à des milliers d’oiseaux
En quelques décennies, la situation change complètement. De petits groupes isolés, on passe à une population massive et bien installée.
Les estimations actuelles parlent de 10 000 à 20 000 perruches en Île-de-France. Et le chiffre continue probablement de grimper. On les observe dans presque tous les grands espaces verts de la région :
- bois de Vincennes et de Boulogne
- parcs urbains de Paris intramuros
- grands ensembles arborés de banlieue
- bords de routes plantés d’arbres
- jardins privés suffisamment grands
Leur présence ne se limite pas à Paris. Des populations similaires sont apparues à Londres, Bruxelles, Amsterdam, mais aussi dans d’autres grandes villes européennes. Partout, la même scène : un oiseau des cartes postales tropicales qui devient un habitant à part entière des métropoles.
Comment ces perruches supportent-elles le froid francilien ?
Vous vous demandez peut-être : comment un oiseau venu de régions chaudes arrive-t-il à survivre à un hiver sous 0 °C, voire sous la neige ? La réponse tient en trois mots : souplesse, opportunisme, entraide.
D’abord, la perruche à collier est étonnamment robuste. Elle supporte mieux le froid qu’on ne l’imagine, surtout si elle trouve assez de nourriture. Or, en ville, les ressources sont nombreuses :
- fruits des arbres urbains (mûriers, platanes, cerisiers, pommiers d’ornement)
- graines et bourgeons divers
- mangeoires installées pour les mésanges et autres petits oiseaux
- restes de nourriture humaine, parfois trouvés près des poubelles
Ensuite, la structure même de l’Île-de-France l’aide. Les villes forment un véritable corridor vert : alignements de platanes, squares, cimetières arborés, grands parcs, jardins privés. Les perruches peuvent se déplacer de l’un à l’autre sans jamais trop s’éloigner des arbres.
Enfin, elles vivent en groupes soudés. Dormir à plusieurs dans le même arbre permet de mieux repérer les dangers et de garder un peu de chaleur. En journée, la vie en bande aide aussi à trouver les bons coins pour manger.
Des oiseaux magnifiques… mais parfois dérangeants
Pour beaucoup d’habitants, ces perruches sont une petite joie du quotidien. Une touche de couleur exotique au milieu des façades gris-beige. Un instant de vacances mentale en sortant de bureau ou en allant chercher les enfants à l’école.
Mais pour d’autres, la cohabitation est plus compliquée. Ces oiseaux ne sont pas discrets. Leur cri est puissant, répétitif, surtout lorsqu’elles se rassemblent par dizaines ou centaines dans un même arbre pour dormir. À proximité des immeubles, le réveil peut être brutal.
Les scientifiques classent d’ailleurs la perruche à collier comme espèce invasive dans plusieurs régions. Elle n’est pas originaire de nos écosystèmes. Elle peut donc perturber les espèces locales. Comment ? En occupant des cavités d’arbres utiles à d’autres oiseaux, comme les sittelles ou certaines chouettes. Ou en entrant en concurrence pour la nourriture.
Cela ne veut pas dire qu’elle détruit tout sur son passage. Mais cela rappelle que même un animal joli, coloré, fascinant, peut poser des questions écologiques délicates.
Faut-il s’alarmer de leur présence en Île-de-France ?
La question divise, même parmi les spécialistes. Faut-il laisser les choses se faire ou agir pour limiter leur expansion ?
Aujourd’hui, en Île-de-France, l’attitude dominante est la surveillance. Des chercheurs, des associations, des observateurs bénévoles suivent de près :
- l’évolution de leur nombre
- leurs zones de nidification
- leurs interactions avec les autres oiseaux
- leurs effets potentiels sur les arbres et les cultures
Pour l’instant, il n’y a pas d’alerte généralisée adressée au grand public. Mais le terme d’« espèce invasive » n’est pas anodin. Il signifie qu’il faut rester vigilant, surtout si la population continue d’augmenter ou si de nouveaux impacts apparaissent.
On se retrouve face à un paradoxe. Ces perruches sont à la fois une source d’émerveillement et un possible problème écologique. Comme une invitée très sympathique qui finit par prendre beaucoup de place chez vous.
Où et comment les observer sans les déranger
Si vous avez envie de les voir de plus près, vous n’avez pas besoin de billets d’avion. Un simple trajet dans un grand parc francilien suffit souvent.
Voici quelques conseils pour une observation respectueuse :
- Privilégier le tôt matin ou la fin de journée, quand elles sont les plus actives.
- Regarder en haut des arbres isolés ou très hauts, surtout les platanes et les grands marronniers.
- Rester à distance, sans crier ni lancer d’objets pour les faire bouger.
- Éviter de les nourrir, même si elles s’approchent. Cela modifie leurs comportements.
- Limiter les flashs et les gestes brusques lors des photos.
Si le sujet vous intéresse, vous pouvez aussi noter vos observations : lieu, heure, nombre approximatif d’oiseaux, type de comportement (nourrissage, vol, repos). Certaines associations naturalistes franciliennes collectent ces données. Elles aident à mieux comprendre la dynamique de cette population.
Un symbole discret de notre monde globalisé
Au fond, ces perruches vertes de Paris racontent une histoire plus large que la leur. Celle des voyages internationaux, du commerce d’animaux de compagnie, du rôle des aéroports, des déplacements humains permanents.
En quelques dizaines d’années, un incident à Orly a suffi pour transformer le visage sonore et visuel de nos parcs. Là où ne volaient que des pigeons, des corneilles et quelques mésanges, un nouvel acteur est arrivé. Bruyant, coloré, parfaitement visible.
La prochaine fois que vous verrez un vol de perruches traverser le ciel de l’Île-de-France, vous saurez que ce ne sont pas des fugitives de salon. Ce sont les descendantes de quelques oiseaux échappés, qui ont trouvé ici un territoire à leur mesure, et qui écrivent en silence une nouvelle page de la nature en ville.
À vous de choisir comment les regarder. Comme une nuisance sonore de plus. Ou comme un rappel, parfois troublant, que la nature s’infiltre encore dans nos vies, même au cœur du béton parisien.






